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De gauche á droite: Federico Marín, Pedro Costa, Minerva Sábat, Francisco Sábat i Maria Sábat (Montpellier, 1946) |
LES COLLECTIVISATIONS ET LA SOCIALISATION D'ENTREPRISES:
GUERRE ET RÉVOLUTION, 1936-1939
Quand nous parlons avec nos vieillards sur les années de la guerre, parfois, trop fréquemment, la conversation se concentre sur des images imprécises du topique, ou sur les restreintes de l'expérience simple individuelle, déformées de plus par l'éloignement sur le temps ou par un point de vue qui dans ses origines a été conçu sous la perspective toujours déformeuse d'un regard infantile.
La Commission de statistiques et d'orientations économiques
—Comment détermine-t-on le niveau des salaires? Ont-ils été gelés? Etes-vous payés en espèces?
—Le système d'avant la révolution est maintenu; la différence de salaire se fait en fonction de la catégorie de travail; toutefois, tous les salaires augmentent. Nous sommes rémunérés en argent, quasiment jamais avec des produits d'échange.
—Quelles sont les transformations au niveau de la Sécurité sociale? Des organismes de secours ont-ils été créés?
—Non, aucun organisme nouveau n'est créé mais les services hospitaliers de la ville sont dans un bon état général. En revanche, il y a eu un effort considérable pour lutter contre les accidents de travail, qui a donné des résultats très positifs. En cas d'arrêt maladie, le salaire est payé intégralement. L'avortement devient légal, dès lors qu'il est pratiqué de façon médicale.
—Dans certaines usines, il y a eu des comités de contrôle. En quoi consistent-ils et en quoi se différencient-ils des conseils d'entreprise?
—Dans les entreprises où les patrons demeurent en poste après le 19 juillet 1936 (très peu), et pour ceux qui ne sont pas accusés de connivence avec le fascisme, les comités de contrôle —uniquement pour les entreprises employant moins de 100 ouvriers— sont mis en place. Leur fonctionnement n'est pas en soi très différent de celui qui existe dans l'ancien régime patronal. Le patron continue d'être le responsable au niveau de l'administration et de la direction de l'entreprise mais la nouvelle formule donne le droit au comité de contrôler les différentes opérations décidées pour le fonctionnement de celle-ci et de s'opposer à ce qu'il considère comme anormal, préjudiciable ou inopportun. En cas de conflit entre le patron et le comité de contrôle, il est résolu par le comité de liaison CNT-UGT ou par le conseil économique municipal. Par ailleurs, ces entreprises, au même titre que celles qui ont été collectivisées, bénéficient de l'approvisionnement en matières premières.
Loin de ces deux cas, nous essaierons d'approfondir un peu dans le sujet des collectivisations avec Federico Marín, militant cénétista né à Enguera (Valence) le 1902 et arrivé à Terrassa en 1915.
La Commission de statistiques et d'orientations économiques
—Quelle fonction a cette Commission et quel degré d'influence a-t-elle sur les collectivisations?
—Sous la supervision d'un compagnon technicien dans la branche industrielle, cette Commission élabore des plans de fabrication. Ces derniers, une fois approuvés par les assemblées de travailleurs, sont mis en pratique par les conseils d'entreprise. Ainsi, l'autonomie des collectivisations est absolue ; les assemblées décident de l'orientation et de la gestion générale, en acceptant ou en rejetant ces plans ou différentes initiatives pouvant provenir de n'importe quel ouvrier.
—Y a-t-il un nombre d'heures de travail fixe pour les entreprises collectivisées?
—Quarante heures par semaine; ce nombre est parfois dépassé, le plus rarement possible. Il nous arrive aussi de travailler la nuit ou les dimanches, selon les circonstances.
—Comment détermine-t-on le niveau des salaires? Ont-ils été gelés? Etes-vous payés en espèces?
—Le système d'avant la révolution est maintenu; la différence de salaire se fait en fonction de la catégorie de travail; toutefois, tous les salaires augmentent. Nous sommes rémunérés en argent, quasiment jamais avec des produits d'échange.
—Quelles sont les transformations au niveau de la Sécurité sociale? Des organismes de secours ont-ils été créés?
—Non, aucun organisme nouveau n'est créé mais les services hospitaliers de la ville sont dans un bon état général. En revanche, il y a eu un effort considérable pour lutter contre les accidents de travail, qui a donné des résultats très positifs. En cas d'arrêt maladie, le salaire est payé intégralement. L'avortement devient légal, dès lors qu'il est pratiqué de façon médicale.
—Dans certaines usines, il y a eu des comités de contrôle. En quoi consistent-ils et en quoi se différencient-ils des conseils d'entreprise?
—Dans les entreprises où les patrons demeurent en poste après le 19 juillet 1936 (très peu), et pour ceux qui ne sont pas accusés de connivence avec le fascisme, les comités de contrôle —uniquement pour les entreprises employant moins de 100 ouvriers— sont mis en place. Leur fonctionnement n'est pas en soi très différent de celui qui existe dans l'ancien régime patronal. Le patron continue d'être le responsable au niveau de l'administration et de la direction de l'entreprise mais la nouvelle formule donne le droit au comité de contrôler les différentes opérations décidées pour le fonctionnement de celle-ci et de s'opposer à ce qu'il considère comme anormal, préjudiciable ou inopportun. En cas de conflit entre le patron et le comité de contrôle, il est résolu par le comité de liaison CNT-UGT ou par le conseil économique municipal. Par ailleurs, ces entreprises, au même titre que celles qui ont été collectivisées, bénéficient de l'approvisionnement en matières premières.
Rechercher les matières premières
—Je crois qu'en tant que membre du comité industriel du conseil municipal d'économie, vous vous êtes occupé d'une importante gestion, la recherche des matières premières pour les collectivisations. Pourriez-vous nous l'expliquer?
—Le conseil municipal «s'attribue» des fonctions qu'il n'avait pas avant la révolution. Sa gestion s'étend à toutes les activités de la ville. Parmi elles, l'industrie et l'économie, notamment la section appelée «comité d'industrie». Un compagnon de la CNT en devient responsable. En raison de l'obligation pour tous de se syndiquer, à la CNT comme à l'UGT, des comités de liaison sont intégrés au conseil municipal d'économie. Les usines fonctionnant déjà, le comité d'industrie décide que le plus important est de faire l'inventaire des réserves des matières premières (laine d'origine, coton, soie, etc.) utiles pour la fabrication textile, ainsi que des matières premières complémentaires. Une circulaire est envoyée à toutes les entreprises, les informant que les réserves de matières premières pour la fabrication seront utilisées en priorité pour les besoins de la guerre. En complément de cette circulaire, des visites ont lieu dans les entreprises susceptibles de posséder des stocks importants.
Des contrôles permettent de vérifier que les résultats obtenus pour la production sont positifs. Il est alors nécessaire de rendre possible l'approvisionnement pour favoriser une production régulière, la meilleure possible vu les circonstances imposées par la guerre. Le problème cesse d'être d'ordre local; s'y ajoutent de nouveaux facteurs de première importance. Comme pour les laines régénérées, le risque d'une pénurie des laines d'origine est possible. Ne pouvant prévoir ce à quoi il doit s'attendre, le conseil municipal d'économie organise un voyage en Estrémadure —lieu de production lainière où s'approvisionnent les anciens patrons— avec pour objectif de constater l'état dans lequel se trouvent les sources d'approvisionnement. Sur place, dans l'hypothèse où le fascisme n'occuperait pas cette région, nous passons des accords d'échange pour que l'approvisionnement de nos collectivités se poursuive.
En rentrant à Terrassa, nous faisons un détour par l'Andalousie jusqu'au village de Lopera (Jaén), producteur d'huile d'olive. Nous nous occupons de faire ravitailler notre ville et nous négocions également l'acquisition d'huiles impropres à la consommation mais très utiles pour l'industrie.
Administration autonome
—En général, quelles sont les difficultés ou les manques que rencontrent les collectivisations ?
—L'industrie textile que nous avons collectivisée au début du mois d'août 1936, lorsque nous avons réintégré nos postes de travail, est formée d'entreprises qui sont restées indépendantes et chacune a conservé son unité propre, établie par la raison sociale de l'ancien régime patronal. On peut dire que seule la direction des entreprises a changé. Avant la révolution, les patrons en ont la responsabilité et prennent les décisions; après, ces rôles reviennent aux conseils d'entreprise avec l'aide des travailleurs. Pour ce qui est de l'organisation interne de l'administration, chaque entreprise prend ses propres décisions. Il faut bien admettre que, de manière générale, l'administration des collectivités est réussie, même s'il est vrai qu'elles tendent à se fermer sur elles-mêmes. En raison de cette vision assez bornée, qui circonscrit les conquêtes sociales de la révolution dans les limites réduites de chaque entité productive, il existe dans la même branche des collectivités plus riches que d'autres. L'héritage que chacune d'entre elles reçoit de l'ancien régime patronal les classe par catégories. Est-ce que la dualité syndicale dans son concept social divergent est à l'origine de cette situation? Cela est possible. De plus, le décret sur les collectivités de la Généralité de Catalogne n'a rien réglé. Il a seulement légalisé les collectivités telles qu'elles étaient à ce moment-là, et les a emprisonnées dans les filets de la loi.
Cette situation ne peut satisfaire les militants de la CNT, lesquels considèrent les collectivités comme le premier pas vers une véritable socialisation qui doit apporter l'égalité économique pour tous.
Les réunions des militants et les assemblées générales de la fédération locale des syndicats de l'industrie prennent de l'ampleur, ce qui contribue à améliorer le fonctionnement des collectivités. Toutefois, nous devons considérer le fait que nous n'étions pas seuls. L'UGT, très peu développée au début du mouvement, a relativement grossi lorsque l'obligation de se syndiquer a été décidée. À ce moment-là, tous les « conservateurs » se sont affiliés à ce syndicat.
Tant que les syndicats de l'UGT de Terrassa sont sous la direction d'éléments du POUM, une entente, plus ou moins harmonieuse, avec la CNT est possible. Mais à la veille des faits du mois de mai 1937, les dirigeants du PSUC, parmi lesquels on compte d'anciens «trentistes», s'approprient des postes à responsabilités qui rendent les relations avec la CNT de plus en plus difficiles. Cela n'empêche pas la CNT de proposer à l'UGT un plan de socialisation de toute l'industrie manufacturière et textile de Terrassa.
Un compagnon et moi-même, en tant que membres de la Commission statistique et d'orientations économiques, rédigeons ce plan. Celui-ci est présenté et discuté lors de nos différentes réunions. Son aspect fondamental est l'abolition de la propriété privée de toutes les entreprises, grandes et petites, riches ou pauvres. Toutes les entreprises doivent disparaître au profit d'une nouvelle qui serait régie par une seule administration générale en contact avec le conseil économique si toutefois ce dernier continuait d'exister. Après quelques modifications, ce plan est approuvé et soumis à l'UGT. Ses membres se limitent à dire que le plan est à l'étude sans jamais se prononcer. Pendant ce temps, la situation de certaines collectivités continue de s'aggraver. Pourtant, et malgré nos incitations à nous faire d'autres propositions, l'UGT laisse la question en suspens. Il semble évident qu'elle suit les consignes du PSUC qui, opposé à toute socialisation, n'aurait sans doute pas hésité à dissoudre les collectivités s'il en avait eu la possibilité. Sur ce sujet, la CNT va payer une erreur dont elle est la première responsable.
Redistribuer les bénéfices
—À quelle erreur faites-vous allusion?
—Le 14 octobre 1936, le conseil municipal est formé avec les tendances politiques et les syndicats de la ville. On y concentre tout ce qui fait référence aux activités générales de la ville, notamment l'industrie et l'économie. C'est une conception qui nous semble aller vers la mise en place d'une commune libertaire. La CNT contrôle neuf conseils et dirige celui de l'économie. De façon incompréhensible, et là est son erreur, elle abandonne le conseil économique de Terrassa, aussitôt occupé par l'UGT jusqu'à la fin du mois de mai 1938. Le conseil économique contrôlé par l'UGT devient une énorme entreprise appliquée en premier lieu à taire des bénéfices sur les matières premières destinées à la production pour la guerre.
Ces matières, cédées par le gouvernement à des prix déterminés ou négociés par le conseil municipal économique de sa propre initiative, transformées par l'industrie textile pour les nécessités de l'arrière, sont facturées à des prix qui laissent une marge exagérée de bénéfice. Le conseil municipal économique s'en octroie une partie, oubliant que ces bénéfices reviennent aux industries et aux collectivités. Le bilan est positif avec des millions de pesetas de bénéfice. Pourtant, certaines entreprises sont obligées d'avoir recours à une aide auprès de la Généralité de Catalogne, démarche qui favorise les intérêts politiques de cette dernière. En effet, cette aide implique, lorsqu'elle est accordée, la présence d'un intervenant de l'entreprise, ce qui, à terme, entraîne l'arrêt de la collectivité. La CNT dut faire des concessions jusqu'à ce que les choses changent au mois de mai 1938.
—Donc, que se passe-t-il avec les collectivités à partir du mois de mai 1938?
—L'instabilité constante du panorama politique, due à la guerre et à la politique menée par le PSUC avec la Généralité de Catalogne, provoque la réduction des pouvoirs économiques que la révolution a mises en place sous la supervision du conseil municipal. À leur place, le conseil économique de Terrassa est créé par décret de la Généralité de Catalogne le 10 mai 1938, comme étant sa propre délégation. Un président de l'UGT est nommé et afin de maintenir un certain équilibre, elle désigne comme vice-président un membre de la CNT. Paradoxalement, ce dernier, moi-même, se charge de tout ce qui concerne la fabrication pour l'industrie de guerre en relation directe avec les collectivités.
Pour la nouvelle étape, la CNT décide:
- Avec les bénéfices obtenus lors du dernier bilan financier, le nouveau conseil économique de Terrassa aide immédiatement les entreprises collectivisées ayant des difficultés financières et leur donne les moyens de continuer leurs activités. À partir de ce moment-là, aucune entreprise collectivisée ne doive recourir à la Généralité de Catalogne.
- Étant donné que le système d'alimentation en eau de la ville est insuffisant, un million de pesetas —une quantité très importante dans cette époque— est prélevée sur les bénéfices et transféré au conseil municipal afin de poursuivre la réalisation du projet de captation et d'amélioration de la distribution de l'eau, décidé avant le 19 juillet 1936.
- À compter de ce jour, le conseil économique de Terrassa ne fait plus de bénéfices. Les excédents de capital à la fermeture des exercices administratifs servent aux collectivités et aux travaux urbains d'utilité publique.
Pour la socialisation
Ce plan, pour l'essentiel, est mené à son terme. La municipalité peut disposer de son million de pesetas. Elle aide certaines petites collectivités équipées de vieilles machines à redémarrer. Ces dernières avaient été abandonnées par l'ancien conseil économique en raison d'un rendement jugé insuffisant. Pour nous cela ne comptait pas. L'important était que tous les travailleurs aient des moyens d'existence décents.
Grâce à ces mesures, le fonctionnement de certaines choses change et notamment celui de l'activité industrielle qui redémarre en quelques semaines.
Si la socialisation doit supprimer le chaos d'inégalités injustes, tout ne s'est pas toujours déroulé comme nous l'aurions souhaité. Nous sommes confrontés, par exemple, au déficit de l'approvisionnement en courant électrique, nos conditions de travail sont très pénibles ; notre alimentation est insuffisante, tant en qualité qu'en quantité. Pourtant, malgré tous ces problèmes, les collectivités tournent relativement bien. Si la vraie tragédie se déroule réellement sur le front, nous devons aussi nous préoccuper de la socialisation. Toutes les entreprises collectivisées, dans les conseils desquelles la CNT est majoritaire, sont favorables à la socialisation, en accord avec le plan établi par notre organisation. Parmi elles, se trouvent les deux entreprises les plus importantes de Terrassa. Ce courant s'est confirmé lors d'une assemblée générale de conseils d'entreprise tenue à la mi-septembre 1938 au Théâtre du Peuple (ex-Théâtre Principal). Nous avons continué de travailler dans ce sens, mais malheureusement le plan de socialisation n'a pu s'appliquer sur le terrain. Quatre mois plus tard, le 26 janvier 1939, les hordes fascistes entraient à Terrassa.
Jordi F. Fernández Figueras
Entrevista publicada a Les Temps Maudits, n. 16, París, 2003.
Traducció de Valérie Minerve Marin de l’entrevista apareguda a Al Vent, n. 90, Terrassa, 1986.
